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roman

  • Peau-de-sang

    Peau-de-sang

    d' Audrée Wilhelmy

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    C'est un livre hors normes, dans le sens où dès les premières lignes, on pénètre dans un univers à part. Un univers fait de sang, de chair, de désir, de regards larvés, d'envie. Le tout conté dans une langue qui emprunte à la poésie et au conte. 
     
    On est dans la ville de Kangoq, une ville figée dans le temps. Au rythme des saisons, va retentir la voix de Peau-de-sang. Elle nous dit tout de ces oies dont le sang dégouline, de ces peaux de renard qui signent le retour du Sulfureur, de cette vieille qui file les vies et les morts, figure à la fois baba yagesque et mythologique. 
     
    Elle parle de jupons qui se retroussent, de corps qui naissent à la convoitise de l'autre, de femmes qui apprennent à connaître les pulsations de leur plaisir, d'hommes qui osent écouter leurs désirs... 
     
    Au début, je dois avouer que j'ai été un peu désarçonnée par le rythme, par cette prose si libre et si forte, par ce jeu des sonorités, par cette allure du langage. 
     
    Puis, je suis totalement tombée sous le charme de ce style et de cette intrigue. Jusqu'à cette fin qui fait tellement sens et qui dissipe les mystères sans vraiment le faire. 
     
    Flous qui demeurent et qui donnent encore plus de poids aux mots et à ce que l'imagination du lecteur peut combler. 
     
    Je n'avais jamais rien lu de pareil. Et je sais déjà que je relirai un jour ce texte. Car je pense qu'il s'appréhende différemment au fur et à mesure des lectures et relectures. 
     
    Bref, vous l'aurez compris : une très belle découverte que je n'aurais pas faite sans ma participation au Grand Prix des Lectrices Elle.
     
    Le Tripode, 2024, 240 pages
     
     
     
     
     
     
  • Couleurs de l'Incendie, un film de Clovis Cornillac

    Couleurs de l'Incendie

    un film

    de

    Clovis Cornillac

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    Voilà un film que j'attendais avec impatience. Sans doute parce que la série historique de Pierre Lemaître articulée autour de Au-Revoir là-haut, Couleurs de l'Incendie et Miroir de nos peines fait partie de mes livres préférés de ces dernières années. Sans doute également car j'avais hâte de voir comment l'incroyable scène d'ouverture serait adaptée. Tout comme certains moments impactants de ce roman.

    Dès les premières minutes et cette séquence de l'enterrement du patriarche Péricourt, avec ce ballet de la caméra qui saisit la foule présente pour rendre hommage ainsi que les serviteurs affairés et parvient quand même à capter les intentions de chacun des personnages principaux, j'ai su que j'allais passer un très bon moment de cinéma.

    C'est Clovis Cornillac, à la demande de Pierre Lemaître, qui s'est attaqué à la réalisation de cette œuvre. Et j'ai été bluffée par sa manière de mettre en scène cette vengeance à la Monte-Cristo. Comme pour l'introduction, il propose des mouvements de caméra qui donnent de l'élan aux compositions d'ensemble et retranscrivent pour autant les émotions des protagonistes les plus importants. Par un jeu d'alternances de gros plans, de plans caméra à l'épaule et de plans séquence.

    On parle souvent d'écriture cinématographique pour des romans. Mais je crois que parfois, on pourrait évoquer l'écriture romanesque d'un film. Comme pour celui-ci qui raconte, avec une juxtaposition si juste de regards et de points de vue, une histoire à la dimension de grand spectacle.

    J'ai été marquée par la façon aussi dont il filme le personnage qu'il incarne : M. Dupré, le chauffeur des Péricourt qui va seconder Madeleine Péricourt dans son entreprise de revanche. Dès le début, j'ai été frappée par le regard de ce protagoniste. Comme s'il était un peu en retrait des événements initiaux. Comme s'il voyait plus loin que les autres. Comme s'il savait. Dans un second temps, il se transforme en sorte de deus ex machina, primordial dans certains rebondissements. Comme s'il proposait une mise en abyme du rôle de réalisateur, dont l'agencement et la vision guident le bon déroulé d'un long métrage.

    Autour de lui, Clovis Cornillac a réuni un casting parfait : Léa Drucker, Fanny Ardant, Benoit Poelvoorde, Olivier Gourmet, Jana Bittnerova... : tous se révèlent formidables dans leurs rôles et prêtent vie aux héros imaginés par Pierre Lemaître. L'action permet également de dresser le tableau d'un pan de la France de 1929 à 1934, entre crise, pouvoir politique, affaires de corruption, courses à l'innovation et montée du fascisme.

    Bref, vous l'aurez compris : je vous conseille à votre tour de découvrir Couleurs de l'Incendie. Je sais déjà que certains instants me resteront en mémoire. Comme celui des funérailles. Celui d'une scène de concert à Berlin. Et ceux de complicité entre une cantatrice sur le déclin et un jeune homme brisé. 

     

  • La Maison allemande d'Annette Hess

    La Maison allemande

    de

    Annette Hess

    la maison allemande, annette hess, babel, actes sud, littérature allemande, second procès d'auschwitz, littérature allemande, roman, culpabilité, procès, stéphanie lux, roman allemand, seconde guerre mondiale

    "Il y avait eu un nouveau départ d'incendie cette nuit-là. Eva le sentit immédiatement en sortant sans manteau dans la rue, silencieuse en ce dimanche et recouverte d'une mince couche de neige. Cette fois, ce devait être tout près de chez eux. L'odeur âpre masquait celle de la ville en hiver: une odeur de caoutchouc carbonisé, de tissu brûlé, de métal fondu, mais aussi de cuir et de pelage roussi."

    En cette année 1963, Eva nourrit un rêve : celui d'épouser Jurgen, un jeune homme au niveau social élevé qui l'emmènerait bien loin du restaurant de ses parents, situé dans les quartiers populaires de Francfort.

    Un soir, alors que la présentation officielle de son prétendant a lieu, elle est appelée en qualité d'interprète et elle se retrouve engagée pour traduire les témoignages des Polonais lors du « second procès d'Auschwitz ».

    Un procès qui la confronte à la réalité des camps de concentration.

    Un procès qui remet en cause tous les fondements de son existence.

    Voici un roman que j'ai remarqué grâce à une story de mon amie @bouquinsetbiquettes. J'ai été immédiatement attirée par le sujet qui m'a rappelé celui du film le Labyrinthe du silence.

    C'est en effet le silence qui prédomine en partie dans ce livre. Le silence lourd et palpable de ceux qui découvrent l'horreur et la barbarie. Le silence de ceux qui taisent leur passé. Témoins ou complices. Le silence de ceux qui ploient sous la chape de leurs souvenirs et de leur culpabilité.

    Et puis, face à ce silence, il y a les pleurs et les mots. Les mots pour dire ce qui a été et ce qui n'est plus. Les mots pour accuser ou défendre. Les mots pour se sauver. Envers et contre tout.

    Les mots pour trouver ou retrouver son identité. Comme Eva qui vacille dans ses certitudes.

    J'ai beaucoup aimé la manière dont les thèmes s'entremêlent dans ce livre. Sans manichéisme.

    Par le prisme de l'héroïne et par celui de David, un des procureurs adjoints, le déroulement du procès nous est dépeint. Succession de séquences fortes qui frappent et touchent en plein cœur.

    A ce pivot central de l'intrigue viennent se greffer des réflexions autour de la condition des femmes, autour de la notion de la culpabilité, autour de la vieillesse, autour de la reconstruction. Ce qui contribue à rendre encore plus dense l'atmosphère de cet ouvrage.

    Pour autant, l'action ne ralentit jamais. En effet, Annette Hess parvient à trouver l'équilibre entre scènes d'ensemble et scènes individuelles et à toujours relancer la narration.

    Finalement, je n'aurais qu'un seul bémol : la manière peut-être un peu rapide à mon sens de faire évoluer le destin de la sœur d'Eva.

    Bref, vous l'aurez compris : une œuvre très réussie autour de la mémoire, de l'oubli et de la responsabilité. Je ne peux que vous conseiller de la découvrir à votre tour.

    Traduit de l'allemand par Stéphanie Lux, Actes Sud, 2019, 394 pages