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04/04/2018

Le Goût d'Emma

Le Goût d’Emma

De Emmanuelle Maisonneuve & Julia Pavlowitch

Dessin et couleurs : Kan Takahama

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« Tiens, mon Philippe, un échantillon des meilleures huiles d’olive. Elles viennent de Crète et du Portugal. Ce sont des huiles rares, très rondes, peu amères. Sans agressivité ni mauvaise acidité. »

Emma a un don : celui du goût. Et elle caresse depuis quelque temps un rêve : celui de devenir inspectrice au Guide Michelin et de sillonner ainsi les routes de France pour visiter hôtels et restaurants. Après quelques entretiens, elle obtient enfin ce titre tant convoité. Mais elle n’avait jamais anticipé à quel point cette aventure allait révolutionner son existence.

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Ce manga s’inspire de la vie de son auteur. En effet, Emmanuelle de Maisonneuve a elle-même exercé la profession d’inspecteur du guide Michelin, après avoir œuvré auprès de Michel Bras et d’Alain Ducasse. C’est d’ailleurs cette dimension autobiographique qui rend cet ouvrage d’autant plus passionnant.

Ce récit initiatique se déploie sur neuf volets. Neuf volets qui accompagnent notre héroïne, de son initiation aux arcanes du métier d’inspecteur à ses premières gammes, de ses voyages sur les routes de France à  son périple japonais, de ses rapports de débutante à son premier grand oral. Autant de moments clefs qui nous permettent de mieux cerner cette carrière pas comme les autres.

Emmanuelle de Maisonneuve et sa co-auteur Julia Pavlowitch ont choisi de nous faire entrer pleinement dans les coulisses du Michelin en ne nous épargnant aucun des termes techniques, des codes en vigueur ou des étapes des inspections. Mais ce souci de vérité ne transforme pas pour autant ce manga en documentaire pédant.

Tout simplement car cette soif d’authenticité au niveau des codes du guide Michelin se retrouve aussi dans la restitution de l’itinéraire d’Emma. Bien loin de visites formatées, chacune de ses excursions dans les différents établissements des régions imposées à notre héroïne se révèle unique, aussi bien par la qualité des mets que par les rencontres humaines. On plaint certains des restaurateurs ou des hôteliers soumis à un stress trop intense, on se régale devant certains mets servis comme ceux de Collioure…

« J’ai l’impression d’être une funambule, en équilibre sur un fil…Et, en même temps, je me sens vivre à 100% »

 Le goût du vrai et du bon sert de boussole à Emma. Et on la suit avec entrain dans ses expéditions de gourmet solitaire. On la voit également s’affirmer et grandir. C’est un peu comme si cette expérience lui permettait de se trouver, tant sur le plan professionnel que personnel.

Bref, vous l’aurez compris : j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman graphique et je ne peux que le recommander aux gastronomes curieux.

Les Arènes BD, 2018

 

 

26/03/2018

Les Reflets changeants d'Aude Mermilliod

Les Reflets changeants

de

Aude Mermilliod

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"J'ai 22 ans, je suis fraîchement diplômée, je suis brillante et très amoureuse. Et tout disparaît derrière ça. A la question:"Comment tu vas?", je réponds: "en ce moment, il va plutôt bien."

Elsa, tout juste 22 ans, vit sa première histoire d'amour avec un homme qui la manipule et ne la rend pas heureuse.

"Toi, je t'aurais quittée à un moment....Les racines que tu voulais m'imposer m'auraient dérangé, et j'aurais mis les voiles.  Je m'en serais voulu, tu m'aurais détesté, mais je n'aurais pas regretté mon choix. Mais elle...elle...elle me cloue au sol à chaque fois que je la vois sourire."

Jean, 53 ans, a dû abandonner la mer pour devenir cheminot et s'occuper de sa fille un week-end sur deux. Un choix qu'il regrette mais qu'il referait mille fois juste pour être auprès de sa petite merveille. Même si il ne sait pas toujours trouver les mots ou les gestes qu'il faut...Même si il se sent écrasé par cette responsabilité...

"Toi, mon joli moulin à paroles, contrainte à ce terrible silence, parfois tu es haineuse et frustrée. Pour ma part, mes sentiments n'ont pas changé. Je t'aime, Yvette."

Emile, 79 ans, a l'impression qu'un aspirateur lui broie en permanence la tête. Il ne supporte plus ce vacarme incessant qui le détruit et l'isole des autres. Ni cette monotonie des jours qui s'écoulent sans changement notable. Il aspire tout simplement au silence.

Trois personnages à des croisements de vie. Trois personnages aux destins apparemment opposés. Néanmoins, leurs chemins vont se croiser dans des gares, sur la plage, et le long des voies ferroviaires de la Côte d'Azur.

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Voici une bande dessinée dont le titre m'a immédiatement interpellée. Et une fois que je l'ai achevée, il a pris tout son sens.

Malgré l'écart de générations et leurs existences différentes,Elsa, Jean et Emile sont tous les trois les reflets du désir des autres: désir amoureux, sexuel, paternel, familial, conjugal... Ils se définissent beaucoup par les autres et n'arrivent pas à s'affirmer ou à affirmer leurs envies. Ainsi, tous les trois, ils se sentent prisonniers.

Cet été pas comme les autres, que nous allons passer en leur compagnie, va leur permettre de s'émanciper. Et de devenir les reflets de leurs propres désirs.

Pour raconter cette transformation, Aude Mermilliod a choisi une structure plutôt classique: trois chapitres pour chacun d'eux. Une rencontre entre deux des protagonistes comme transition. Un chien comme lien entre eux trois. Et une conclusion qui embrasse leurs trois destinées.

Sur quelques deux cent pages, on suit avec beaucoup d'intérêt l'évolution lente d'Elsa, Jean et Emile. Chacun d'entre eux se révèle tour à tour attachant, énervant, lâche, émouvant...On se reconnaît dans leurs fragments d'humanité et on ne peut qu'espérer qu'ils aillent vers la sérénité.

J'ai apprécié cette narration qui s'étire, qui prend son temps, comme pour mieux épouser la chrysalide de chacun. L'évolution parfois assez surprenante de l'intrigue m'a également beaucoup plu.

De même, les couleurs assez tranchées, les dessins contrastés m'ont semblé très pertinents pour un tel sujet.

Bref, vous l'aurez compris: je vous recommande Les Reflets changeants, si vous aimez comme moi les chroniques douce amères et les histoires sur les tournants de vie.

Le Lombard, 2017, 197 pages

 

 

07/11/2016

La Différence invisible

La Différence invisible

de

Julie Dachez et Mademoiselle Caroline

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"Marguerite a 27 ans.

Elle aime les animaux, les journées ensoleillées, le chocolat, la cuisine végétarienne, son petit chien et le ronronnement des chats.

Tous les matins à 7h30, elle part travailler. Elle n'aime pas son travail, mais il faut bien bosser, et elle n'est pas la seule, après tout..."

Marguerite est une jeune femme qui mène une existence bien réglée où les imprévus n'ont pas leur place. Elle rencontre aussi beaucoup de difficultés à supporter le bruit ambiant et à s'intégrer auprès de ses collègues ou dans les soirées. Elle ne comprend pas non plus les codes sociaux et parfois, se retrouve dans des situations bien gênantes...Lassée de rendre invisible sa différence, elle va tenter de comprendre pourquoi elle ne peut pas rentrer dans le moule comme les autres.

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Cette bande dessinée, je l'ai remarquée dans les rayons de ma librairie et j'ai tout de suite été attirée par la couverture et le titre. Je l'ai donc commandée pour ma médiathèque et je me suis immédiatement plongée dans sa lecture quand elle arrivée dans nos rayons.

Dès les premières pages, on est immergés dans le quotidien de Marguerite, avec ses horaires bien huilés, sa routine...On sent bien sa différence, son stress, ses difficultés à vivre en société et à paraître "normale", sa douleur.... Les scènes de la vie s'enchaînent et à chaque fois, notre héroïne se retrouve en décalage et en souffrance. Avec ses collègues dans sa grande entreprise, avec son petit ami qui veut la présenter à tout son entourage...Jusqu'au jour où elle comprend grâce à Internet qu'elle est atteinte du syndrome d'Asperger. Après la délivrance initiale, s'ensuit tout un processus d'adaptation avec son entourage tant amical que professionnel.

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J'ai beaucoup aimé la découpe de cet album: cette idée d'un avant/après diagnostic. Parce qu'elle nous permet de mieux appréhender les implications d'un tel syndrome. Parce qu'elle nous fait saisir le poids du regard social. Parce qu'elle nous interroge aussi sur nos comportements, sur notre tolérance...

Au fil des pages et des trois ans d'expérience partagés, on se retrouve tour à tour touchés, agacés, indignés, émus, optimistes, abattus, parcourus par un élan de vie...

Cette gamme d'émotions qui nous transperce, on la doit aux mots de Julie Dachez, alias Marguerite. Mais on la doit aussi au talent de Mademoiselle Caroline, dont les dessins et les couleurs épousent au mieux les sentiments et les affres de Julie/Marguerite. Par un jeu de bulles, de  taille des cases, de grisaille, de rouge..., elle nous emmène au plus près de ce destin pas comme les autres.

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Bref, vous l'aurez compris: cette bande dessinée a été un coup de cœur pour moi et je vous la recommande. Et j'aimerais conclure ce billet par la très belle dédicace de Julie Dachez.

"C'est à vous que je souhaite dédier cette BD

Vous, les déviants.

Les "trop comme ceci" ou les "pas assez comme cela".

Vous qui, par votre simple existence, transgressez les normes établies.

Vous qui êtes un pied de nez au diktat de la "normalité".

Il n'y a rien à guérir chez vous, rien à changer. Votre rôle n'est pas de rentrer dans le moule, mais plutôt d'aider les autres-tous les autres-à sortir de celui dans lequel ils sont enfermés. Vous n'êtes pas là pour suivre une vie pré-établie mais, à l'inverse, pour emprunter votre propre chemin, et inviter ceux qui vous entourent à sortir des sentiers battus.

En embrassant votre identité profonde, en vous réconciliant avec votre singularité, vous devenez un exemple à suivre. Vous avez donc le pouvoir de faire voler en éclats ce carcan normatif qui nous étouffe tous et nous empêche de vivre ensemble dans le respect et la tolérance.

Votre différence ne fait pas partie du problème, mais de la solution.

C'est un remède à notre société, malade de la normalité."

Delcourt/Mirages, 2016, 196 pages

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