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07/01/2016

Dans le désordre de Marion Brunet

Dans le désordre

de

Marion Brunet

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"La rumeur est immense et fait vibrer Jeanne, comme un début de fièvre. Les frissons lui remontent le long du dos, griffent sa nuque. Quelque chose va se passer bientôt, quelque chose qui gronde et menace. Elle le sait, sûr et certain. Ça sent la rage et la sueur des énervés. Des filles frappent sur des rideaux en fer, en rythme, avec des morceaux de bois arrachés à une palissade: un tambour oppressant, le blam-blam-blam qui accélère lentement-une annonce. Le ciel s'est assombri, la nuit est proche, comme l'hiver."

Dans le désordre d'une manifestation, Jeanne, Basile, Tonio, Marc, Lucie, Jules et Alison vont se rencontrer. Sept personnages aux destins bien différents qui vont décider d'emménager dans un squat et qui, au fil des mois, vont former une famille. De celle qu'on choisit et qui nous suit pour la vie.

"Vivre en meute, avec les copains...Aucun d'entre eux n'a été préparé à cela: élevés dans le respect de la propriété, dans la peur des lois, dans l'idée de passer de seul à plusieurs c'est fonder une famille. Payer son loyer, travailler.  Et pourtant [...] ils n'attendaient que cela."

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En décembre, je vous avais parlé d'un autre ouvrage de Marion Brunet, Dans la gueule du loup, qui m'avait fait passer un bon moment. Mais, déjà, je vous annonçais mon billet autour de ce livre qui m'avait tellement enthousiasmée.

Quelques semaines après, je suis toujours K.O. Car Dans le désordre constitue un roman-uppercut. De ceux qui vous ébranlent. De ceux qui vous secouent. De ceux qui vous renversent sous le poids d'un trop plein d'émotions. De ceux qui vous accompagnent longtemps. De ceux qui vous révoltent.

De révolte, il en est bien entendu beaucoup question. C'est dans la révolte que naissent les relations entre nos sept protagonistes. C'est la révolte qui leur sert de ferment de groupe. C'est la révolte qui les habite chaque jour, à des degrés plus ou moins élevés.

Révolte contre les institutions/Révolte contre ce monde devenu fou.

On assiste, page après page, à leurs combats quotidiens. On apprend beaucoup de choses sur ceux qui ont osé dire non (les événements au Chili en 1973). Et forcément, leur action questionne la nôtre.

Cependant, cet ouvrage ne se résume pas seulement à cette dimension sociale et révolutionnaire. Je le définirai également comme une ode à la vie, dans toute sa beauté et sa cruauté.

Cela tient sans doute à l'incroyable galerie de personnages que Marion Brunet a créée Il est parfois difficile de s'attacher aux protagonistes quand ils sont trop nombreux. Et là, l'auteur a su instaurer un équilibre entre chacune de leurs sept identités. On les voit tous évoluer avec intérêt, on rit avec eux, on se bat avec eux, on espère avec eux, on aime avec eux...

Car Dans le désordre est aussi un immense cri d'amour.

Un cri d'amour familial. Chacun a déjà ses propres mères, pères, frères, sœurs mais ils ne savent pas les apprécier comme il faut. Maladresse/décalage/pudeur/violence...Autant de raisons qui les poussent à aller planter leurs racines auprès d'autres. Qu'ils auront choisi. Et qui les feront se sentir bien. C'est beau d'assister à l'éclosion de ces liens entre nos sept. Jeanne/Basile/Tonio/Alison/Marc/Jules et Lucie: autant de branches sous lesquelles chercher refuge. Quand le monde va mal et vous malmène ou que, tout simplement, vous voulez fêter Noël.

Et un cri d'amour tout court. Dans cette première manifestation, Jeanne et Basile se sont remarqués. Débute entre ces deux une valse-hésitation. Leur idylle donne lieu à des passages magnifiques sur la passion et le désir.

Les pages se tournent toutes seules. Et au détour d'une ligne, Dans le désordre se métamorphose en grand roman du deuil. J'ai pleuré comme rarement car Marion Brunet sait parler avec beaucoup de retenue et de sensibilité de la perte. De l'absence. Du vide. Notamment lors d'une sorte de poésie païenne où le "tu" remplace le "il" ou "elle". Comme si elle voulait elle-même consoler ses êtres de papier.

Devenus des êtres de chair, des personnes de notre entourage qu'on quitte à regret.

Bref, vous l'aurez compris: Dans le désordre constitue un roman magnifique qui comptera forcément en 2016. J'espère que vous vous lancerez dans cette aventure livresque incroyable et que vous partagerez mon immense coup de cœur.

Editions Sarbacane, collection Exprim', 2016, 251 pages

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13/12/2015

La Gueule du loup de Marion Brunet

La Gueule du loup

de

Marion Brunet

 

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"Le ciel est boursouflé de nuages noirs. Torrentielle, la pluie cingle les arbres, les lianes, et le visage hagard des deux jeunes filles. La nuit les enroule, opaque, tandis qu'elles montent par le sentier boueux.

Elles essaient de courir mais glissent, leurs jambes molles, affaiblies par la panique. Elles ne pensent plus. Terrifiées, elles grimpent maladroitement le long des talus du cimetière."

Après le bac, Mathilde et Lou ont décidé de partir en vacances.

"Une vraie pause avant la fac, Lou! On lâche les connards du lycée! Nous deux, en maillot sur une pirogue à balancier, au milieu d'un lagon de pub pour gel-douche!"

Direction Madagascar, son soleil, sa végétation luxuriante, ses plages, sa faune sous-marine...

Mais, bien vite, derrière cette image de carte postale, une autre réalité se fait jour. Au fil de leur périple, les deux amies découvrent la grande misère qui règne partout.

Voyage initiatique donc...

Qui bascule lorsque leur chemin croise celui du tatoué.

"[Mathilde] ne devine pas qu'il existe [une autre sorte d'hommes]. Qui n'ont pas la douceur ou qui l'ont définitivement perdue. Qui blessent avec plaisir et n'en gardent aucun regret. Elle pense que ceux-là n'existent que dans les pays en guerre ou dans les livres, et elle n'a plus l'âge des contes de fées."

Pourtant, ce tatoué là, mi-ogre, mi-loup, va se lancer à la poursuite de ses deux nouvelles proies.

Et s'il les emmenait au bout de l'enfer?

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Lors du salon du livre jeunesse de Montreuil, j'ai eu la chance de pouvoir me plonger dans le roman Dans le désordre de Marion Brunet, à paraître début janvier chez Sarbacane. Et je me suis prise une immense CLAQUE! De celles qui vous remuent, de celles qui vous tiennent éveillée jusqu'à trois heures du matin, de celles qui vous font pleurer, de celles qui vous indignent, de celles qui vous accompagnent longtemps...Bref, soyez certains que je vous reparlerai de ce titre qui comptera forcément en 2016!

Sur ma lancée, j'ai décidé d'emprunter La gueule du loup dont j'avais entendu du bien.

Dès les premières pages, on est immergés dans une ambiance digne d'un film d'horreur. Deux filles courent dans la pénombre, affolées...Et tentent désespérément d'échapper au loup qui les poursuit.

Puis, fondu au noir et retour sur ce qui les a amenées dans cette situation.

Pour nous conter le destin de ces jeunes femmes parties pour des vacances idylliques au bout du monde, l'auteur entremêle habilement plusieurs types de narrations.

Une manière de mieux nous permettre de connaître Mathilde et Lou, de mieux percevoir leur évolution.

Une manière aussi de faire monter habilement la tension. En effet, chaque chapitre débute par un discours en italique à la première personne du singulier. Une victime (dont on ignore pendant longtemps l'identité) nous parle de son bourreau et de sa captivité.

Et si c'était l'une des deux bachelières?

A ce schéma narratif fouillé s'ajoute un mélange des genres. Roman d'apprentissage, roman d'horreur, roman psychologique, thriller, conte, récit de voyage...constituent autant de qualificatifs qu'on pourrait donner à cet ouvrage.

On est sans cesse surpris, bousculés, poussés hors de nos repères, à la manière des deux héroïnes.

Ce qui rend cette lecture haletante, différente...

Les pages se tournent toutes seules, tant on veut savoir, découvrir, fuir...

Mais peut-on s'échapper de la gueule du loup? Et le faire sans abandonner un morceau de soi?

Au milieu de cette course-poursuite effrénée, de ce basculement forcé dans l'âge adulte, émergent quelques ilots de pure poésie. Des morceaux de lumière, échappés du carnet rouge de Mathilde, et qui résistent à la noirceur implacable.

"Nuits blanches d'ivresse somptueuse, rire en bouche, quand tu prends la vie dans le regard des autres"

Bref, vous l'aurez compris: j'ai beaucoup aimé ce livre, à la fois complexe, dense et prenant. Le style de Marion Brunet accomplit décidément des merveilles et ce n'est pas la dernière fois que vous en entendrez parler ici.

Sarbacane, collection Exprim', 2014, 229 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

27/10/2015

Lever de rideau sur Terezin

Lever de rideau sur Terezin

de

Christophe Lambert

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"Une nuit de novembre 1943

"Ta passion pour le théâtre te perdra!"

Victor Steiner avait entendu cette phrase durant son adolescence. C'était la prophétie de son père, un individu aussi grincheux qu'autoritaire. Chaque fois que le jeune Steiner osait parler de sa vocation à la maison, la voix du chef de famille tonnait, pareille à celle de Zeus en personne: "Mener une vie de saltimbanque, c'est ça que tu souhaites? Tu as songé aux fins de mois difficiles? Tu as envie d'habiter sous les toits, dans les chambres de bonne éclairées à la bougie? "[...] Et le sermon paternel se terminait invariablement par: "Ta passion pour le théâtre te perdra!""

Novembre 1943, Victor Steiner, le célèbre dramaturge juif, quitte sa cachette parisienne pour assister à une représentation du Soulier de satin de Claudel. Mal lui en prend car, sur le chemin du retour, il est arrêté et déporté. Mais, grâce à sa notoriété, il est envoyé à Terezin, un camp spécial, conçu par les Nazis comme une vitrine. Une visite de contrôle de la Croix-rouge est d'ailleurs prévue dans les prochains mois.

Et Steiner se voit assigner comme tâche de monter une pièce autour du Roi Soleil. Il hésite...Jusqu'à ce que la Résistance interne le convainque de la nécessité d'accepter. En effet, est prévue une évasion lors de cette représentation exceptionnelle.

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Le camp de Terezin

Parmi les œuvres qui ont compté cette année pour moi, figure Swing à Berlin. Aussi, j'ai été ravie de retrouver Christophe Lambert avec ce nouveau titre.

Comme la Bérénice d'Isabelle Stibbe, Victor Steiner est habité par la passion du théâtre.

"Le théâtre le nourrissait. Entendre les trois coups, sentir l'odeur des vieilles boiseries, regarder le rideau s'écarter, vibrer au jeu des acteurs, rire, pleurer, frémir...A ses yeux, rien ne pouvait remplacer cette farandole d'émotions. Les planches rendaient la vie plus belle, plus intense."

A la sortie d'une représentation, il est arrêté et déporté.

Direction Terezin...Un camp spécial, tout près de Prague, dont je n'avais jamais entendu parler. En quelques phrases et quelques scènes, une fois encore, le romancier parvient à nous plonger d'emblée dans l'horreur de ce camp-vitrine.

Une vitrine pour dissimuler la barbarie/Une vitrine pour taire l'horreur

Mais une vitrine où la violence est tout aussi présente

Coups de feu/Têtes qui éclatent/Malades entassés dans des mouroirs/Convois qui partent sans cesse...

Voilà le quotidien dans lequel se retrouve Victor Terezin. Comment imaginer qu'il puisse continuer à exercer son art? Surtout quand le papier sert à réchauffer...

Cependant, sa renommée l'a précédé et, très vite, il est obligé d'écrire une pièce en cinq mois autour du Roi Soleil.

D'où la question/fil rouge de cette œuvre: peut-on créer sous contrainte et dans un contexte de violence extrême?

C'est passionnant d'assister à ce processus créatif.

Balbutiement des débuts/Recherche d'inspiration/Trouvaille de l'idée locomotive/Ferveur de l'écriture

"Il avait surnommé "idées-locomotives" ces graines suffisamment prometteuses pour laisser germer des histoires excitantes. Une fois "l'idée-locomotive" lancée dans son petit monde intérieur, plus rien ne pouvait l'arrêter. Elle était comme une voie ferrée, allant de l'avant coûte que coûte, traversant les continents, franchissant les précipices et forçant les montagnes."

C'est d'autant plus passionnant que ce drame inventé de toutes pièces se fait l'écho de la vie réelle. Mise en abîme d'un auteur (Steiner) qui parle d'un autre auteur (Molière) obligé de changer sa pièce les Fâcheux pour complaire à la volonté royale.

L'art contre le pouvoir ou l'art soumis au pouvoir?/ L'art libre ou l'art esclave?

Autant de thèmes très forts qui sont traités tout au long de ces chapitres....

Les pages se tournent, on est happés par ce bouillonnement intellectuel et artistique, on fait corps avec toutes ces réflexions, on espère que le héros va trouver des talents à la hauteur de ces mots.

Comme si l'art nous éloignait de l'horreur de ce Terezin...

Comme si seule comptait la représentation....

Toutefois, l'art, comme nous le prouve Christophe Lambert, ne peut pas tout...

Et, la réalité reprend ses droits...

S'intercalent ainsi des passages sur le quotidien de tous ces hommes et femmes déportés. A la violence extrême de leur situation, ils opposent toute l'humanité dont ils sont capables.

Des éclats de joie dans un océan de barbarie/ Des graines d'amour et d'amitié plantés un peu partout/Des poussées d'intelligence

Face à l'horreur, tous ces êtres humais se révèlent et évoluent. Forcément. A l'instar de notre héros...

Comment ne pas s'attacher dès lors à tous ces prisonniers? Comment ne pas espérer qu'ils s'échappent? Comment ne pas avoir peur pour eux? Comment ne pas pleurer pour certains?

Bref, vous l'aurez compris: vous voici en face d'un beau roman, un roman vibrant, un roman sombre, un roman qui fait réfléchir, un roman qui nous apprend encore et encore à quel point l'art est nécessaire pour résister à toute oppression.  Et j'espère que vous partagerez ce coup de cœur.

Bayard, 2015, 456 pages

 

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