Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

the frenchbooklover - Page 2

  • A la ligne de Joseph Ponthus

    A la ligne

    Feuillets d'usine

    de

    Joseph Ponthus

    54433982_393424924816786_8600369498513473536_n.jpg

    "En entrant à l'usine

    Bien sûr j'imaginais

    L'odeur

    Le froid

    Le transport de charges lourdes

    La pénibilité

    Les conditions de travail

    La chaîne

    L'esclavage moderne."

    Ainsi débute A la ligne. Ce roman d'une puissance inouïe autour d'un ouvrier intérimaire qui embauche dans des conserveries de poissons et dans des abattoirs bretons.

    Parce que dans son secteur, tout est bouché.

    Parce qu'il lui faut des sous.

    Dans cette complainte de l'usine, il nous livre tout: les gestes sans cesse répétés, les petits matins transis de froid, les charges qui rendent tout le corps douloureux, l'odeur, les pauses millimétrées, les week-end broyés, les membres amputés, les heures suspendues qui ne se rattrapent guère...Et la déshumanisation. Comme si chaque homme devenait machine.

    Mais l'usine, c'est aussi ces bonbons offerts pour un retour, ces trajets en voiture pour permettre de travailler, ces clopes partagées dans le froid, ces chansons entonnées, ces solidarités muettes, ces peurs communiquées...Toute cette humanité qui jaillit même dans ces bouches de l'enfer agroalimentaire.

    Outre cette humanité, ce qui sauve notre héros: c'est la culture. Claudel, Apollinaire, Trénet, Monte-Cristo....hantent ainsi chacune des étapes de ce parcours d'un intérimaire ordinaire. La culture comme unique voie d'échappatoire. L'écriture pour ne pas sombrer dans la folie de ce travail forcé.

    Chacun de ses feuillets est habité par une multitude d'émotions: colère, angoisse, renoncement, désir, tristesse, fragilité, douleur...

    Certains de ses chants, à l'infinie poésie de l'ordinaire et de l'extraordinaire, nous touchent profondément. Par leur sujet, par leur ton, par leur " il y a".

    "J'ai écrit et volé deux heures à mon quotidien et à mon ménage.

    Des heures à l'usine

    Des textes et des heures

    Comme autant de baisers volés

    Comme autant de bonheur."

    A la ligne se révèle donc une lecture-état des lieux, une lecture-révolte, une lecture-larmes, une lecture-solidarité. Bref, une lecture indispensable!

    J'ai été ravie de la partager avec une Femme qui lit dont voici l'avis.

    Éditions La Table Ronde, 2019, 266 pages

     

  • Sous le soleil de mes cheveux blonds de Agathe Ruga

    Sous le soleil de mes cheveux blonds

    de

    Agathe Ruga

     

    54202434_341026460093198_6426627030351085568_n.jpg

    "On dit que les rêves des femmes enceintes peuvent changer le monde.

    Que leur puissance hypnotique s'apparente à de la voyance.

    Qu'ils ressuscitent les âmes et les disparus."

    La disparue depuis six ans, c'est Brigitte. L'amie avec un grand A. Celle rencontrée sur les bancs du lycée dans une classe de première S. Celle des premières confidences, des premières danses, des premières fois. Celle de la période charnière entre l'adolescence et l'âge adulte. Celle dont la trahison à plusieurs reprises a fait le plus de mal. Celle dont l'absence prend toute la place.

    "Je dois faire le deuil de toi vivante. L'absence est pire que la mort, rien n'arrête le sentiment d'absence, on est condamné à vivre avec tous ces absents qui demeurent quelque part et sans nous. Et quand bien même ils tenteraient de revenir nos vies, leur réapparition ne changerait rien. Ils ont été absents, ils seront toujours absents, ils ont créé un immense vide, impossible à combler. Il y a pas d'issue. Nos absents sont des trous dans nos cœurs."

    Parce que ce trou au cœur ne se comblera jamais...

    Parce que, désormais enceinte, elle rêve toutes les nuits de Brigitte...

    Parce qu'elle ne lui a pas encore tout dit...

    Brune va se lancer dans une déclaration, sa déclaration.

    19295.jpg

    Certains livres, on ignore avant de les ouvrir qu'ils vont nous marquer et résonner si profondément en vous. On les prend, sur les conseils d'une amie (merci Eva!) On les ouvre, un peu curieuses. Et puis, la magie opère. On est emportés par l'histoire, par la langue. Tout s'efface et plus rien n'existe. Si ce n'est le bruit des pages qui se tournent trop vite, les images qui s'imposent à l'esprit, les émotions qui affleurent...Sous le soleil de mes cheveux blonds appartient à ce genre d'ouvrages.  Je l'ai dévoré un après-midi de février et j'y suis revenue ce soir, avec le même plaisir, les mêmes ressentis et cette envie de rajouter certaines phrases à ma collection de citations.

    Ce roman, c'est une magnifique lettre de Brune à son amie enfuie. Une lettre dans laquelle elle revient sur toutes les étapes de leur relation. Mais aussi sur son quotidien de femme enceinte. Comme si ce "tu"perdurait, envers et contre tout. Et, en même temps, comment mettre le point final à une amitié aussi forte, une sororité même? Est-ce réellement possible?

    Derrière chacun des mots, on ressent toute l'affection, le désarroi, le manque, le vide, le bonheur de certains souvenirs envolés...Le mal qu'elles sont capables de se faire aussi.

    "Tu es ma plus belle robe de soirée, mon champagne le plus euphorisant, mon plus long SMS. Mon plus bel amour inachevé."

    Brune et Brigitte constituent ainsi le cœur palpitant de ce livre. Mais leur amitié ne pourrait résumer cet ouvrage. En effet, Sous le soleil de mes cheveux blonds traite avec beaucoup de justesse et de sensibilité de tout ce qui fait l'étoffe de nos vies.

    A commencer par les amours adolescentes et les passions adultes. Ici, elles sont incarnées par deux figures masculines, deux amis: Valéry et Marceau. Deux étapes essentielles dans le parcours de Brune vers sa vérité de femme. Premiers émois, premières déceptions, besoin de plaire, premiers regards coupables, premiers rapprochements...: tout est décrit avec une force et une sincérité admirables. Agathe Ruga démontre un réel talent pour reconstituer des ambiances, faire surgir des scènes devant nous et retranscrire tout ce qui peut traverser nos âmes.

    Son récit, c'est aussi celui d'une émancipation. Comme si pour être heureuse maintenant, Brune avait dû s'affranchir de tant de choses: les amitiés ravages, les amours ennuyeuses, les métiers prisons...Et imposer aussi des limites à sa mère, à la fois trop absente et trop intrusive.

    Forcément, avec de telles thématiques, ce roman ne peut que faire écho à nos propres existences. Et c'est là justement que réside une de ses grandes forces: donner à une histoire intime une dimension universelle, capable de faire réagir de nombreux lecteurs. 

    J'ai aimé le souffle de liberté qui anime cette héroïne, dans sa quête de sens et dans son envie d'être pleinement vivante.

    J'ai aimé la mélancolie de ce récit, cette absente toujours présente. Cette béance que chacun à nos âges a sans doute éprouvé.

    J'ai aimé ces pépites qui surgissent au milieu d'une phrase et vous touchent, encore et encore.

    J'ai aimé cette histoire qui, pour plein de raisons personnelles, a tant fait écho en moi.

    J'ai aimé cette sensation de vie qui se dégageait de chaque page. La vie dans sa complexité, sa richesse, sa joie, sa tristesse aussi.

    J'ai aimé ce duo Brune/Brigitte et je les ai quittées à regret.

    J'ai aimé cette magnifique lettre d'amour à l'enfuie.

    J'ai aimé...

    Bref, vous l'aurez compris: Sous le soleil de mes cheveux blonds est un livre coup de cœur, sensible, juste, émouvant et je ne peux que vous le recommander.

    Stock, collection "Arpège, 2019, 299 pages

    coeur qui bat.gif

     

  • Grossir le ciel de Franck Bouysse

    Grossir le ciel

    de

    Franck Bouysse

    grossir le ciel, franck bouysse, le livre de poche, cévennes, monde rural, suspense, tension, intrus, doute

    "C'était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l'endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. Si vous aviez pris le temps d'attraper une carte, puis de tracer une ligne droite entre Alès et Mende, vous seriez à coup sûr passé par ce coin paumé des Cévennes. Un lieu-dit, appelé les Doges, avec deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres, de grands espaces, des montagnes, des forêts, quelques prairies, de la neige une partie de l'année et de la roche pour poser le tout. Il y avait aussi des couleurs qui disaient les saisons, des animaux, et puis des humains, qui tour à tour espéraient et désespéraient, comme des enfants battant le fer de leurs rêves, avec la même révolte enchâssée dans le cœur, les mêmes luttes à mener, qui font les victoires éphémères et les défaites éternelles."

    Gus habite dans une des deux fermes du lieu-dit les Doges. Son quotidien s'écoule toujours ou quasiment de la même façon: soins aux bêtes, entretien de ses terrains, coupe du bois, promenades avec son chien Mars. Et, parfois, pour meubler cette solitude qui s'étire, quelques verres avec le voisin, Abel.

    Mais, en ce jour de la mort de l'abbé Pierre, rien ne va comme il veut. Il se décide à aller chasser la grive. Au moment où il s'apprête à tirer, un coup de feu retentit, provenant de la ferme d'Abel. Des gémissements le suivent. Puis, plus rien.  Gus se rapproche du bâtiment pour comprendre l'origine de ces grognements de douleur.

    "Longtemps après, Gus se dirait qu'il n'aurait jamais dû baisser les yeux, mais on fait parfois des choses qui sont plus fortes que nous, quand l'instinct seul dicte sa loi. Il y avait cette grosse tache dans la neige. Comme du sang. Les flocons qui tombaient de nouveau, essayaient bien de l'effacer en martelant inlassablement, mais ils n' y parvenaient pas encore. Gus était immobile, incapable de comprendre."

    A partir de cette découverte, tout se dérègle dans cet ordinaire si bien huilé. Entre ses soupçons vis-à-vis d'Abel, ces intrus de plus en plus présents, ces traces inexpliquées, Gus se sent de plus en plus oppressé. Et la tension qui enserre les Doges s'accroît d'heure en heure. Jusqu'à l'escalade....

    grossir le ciel, franck bouysse, le livre de poche, cévennes, monde rural, suspense, tension, intrus, doute

    Cela faisait quelque temps que j'entendais le plus grand bien de la plume de Franck Bouysse. Quand j'ai appris que j'allais recevoir Né d'aucune femme dans le cadre du Grand prix des Lectrices Elle, j'ai eu envie de me plonger dans Grossir le ciel, un de ses précédents ouvrages.

    J'ai été immédiatement frappée par son style, sa manière à la fois âpre et poétique de saisir les impressions, de retranscrire les émotions et de décrire les lieux et les ambiances. Dès les premières lignes, il nous embarque dans une aventure que l'on sait différente de toutes celles déjà lues. Nous voilà happés et surtout captifs de son écriture et de son histoire maîtrisée de bout en bout.

    Gus, son personnage principal, est un paysan (il se revendique de ce titre et rejette celui d'agriculteur lors d'une discussion avec un banquier), replié sur lui-même et qui savoure sa solitude et son existence bien réglée. Grossir le ciel nous raconte comment cette mécanique va s'enrayer et comment notre héros va basculer dans une sorte d'enfer. L'écrivain introduit cette tension grandissante par des touches successives qui transforment le tableau initial. Tâches de sang, gémissement, traces de pas, attaque du chien Mars...tout contribue à enfermer Gus dans un état de peur et de suspicion permanentes.  Et à nous faire douter en même temps, nous lecteurs...Est-ce que Gus ne souffre pas tellement de solitude qu'il dérive doucement vers la folie et voit des signes là où il n'en existe pas?

    Doute du héros, doute du lecteur...Ou comment cet ouvrage entretient un suspense haletant.

    J'ai donc été séduite par cette intrigue retorse. Mais aussi par la description sociologique de la condition rurale que dresse son auteur. Solitude, pauvreté, divertissements rares...Ou comment la télé comble le désert social de certains. Rapport à l'église, aux banques, au futur. Tout est décortiqué en quelques phrases et quelques dialogues extrêmement ciselés.

    De plus, Franck Bouysse démontre un talent pour fouiller les ressorts psychologiques de ses protagonistes et de leurs rapports. J'ai beaucoup aimé l'analyse de la relation entre Gus et Abel. Deux taiseux qui s'entraident et partagent des verres à l'occasion. Deux solitaires qui se jaugent et se questionnent. Au fil des pages, par le jeu d'une construction enchâssée entre certaines de leurs soirées et leurs souvenirs, on comprend mieux ce qu'ils partagent.

    Bref, vous l'aurez compris: Grossir le ciel a constitué une très belle lecture pour moi. J'ai dévoré ce roman en un après-midi, tant je me sentais à la fois prisonnière de cette tension, de ce lieu et de ces héros. Vivement avril, que je découvre Né d'aucune femme!

    Le Livre de Poche, 2017, 234 pages