Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

the frenchbooklover - Page 31

  • L'Albatros de Nicolas Houguet

    L'Albatros

    de

    Nicolas Houguet

    61162440_2734470136570289_1275535437858865152_n (1).jpg

    "Parfois, pas souvent dans une vie, on bloque.

    Tomber amoureux dans le parc d'un château. Garder l'instant figé dans une tête. Une photo indélébile. Parfois, on touche à l'éternité en étant mortel. Des grâces qui vous tombent d'on ne sait où. On se demande même si on les mérite, mais enfin voilà, c'est là. On l'a vécu."

    Il est des nuits où notre cœur déborde. Où notre trop plein de mots veut se déverser. Où nos confessions se bousculent sur le bord de nos lèvres. Dans l'attente d'une oreille aimante qui sera capable de les comprendre. Ou d'une oreille inconnue qui nous écoutera et répondra par un silence complice à tout ce que nous avons enfin osé partagé.

    Parce que la nuit libère nos émotions. Parce que la musique aussi.

    Parce que certains concerts peuvent parfois nous faire voyager loin. Bien loin et nous ramener à l'essentiel. A ce qui nous constitue et nous porte. Notre cohorte de joies et de chagrins. Nos présents et nos absents. Toute notre grammaire de l'intime que certaines notes ou certaines paroles réveillent.

    Ce moment sublime, Nicolas l'a vécu. Lors d'un concert. Celui de Patti. Patti Smith. Un mardi 20 octobre 2015. A l'Olympia. 

    "C'était l'anniversaire de Rimbaud. Le début d'une nouvelle page et d'un nouvel automne pour moi, marqué par la conscience de ma fragilité, de ma mortalité et par la fin de souffrances chroniques qui m'avaient contraint à l'immobilité pendant des mois. J'étais disponible."

    Dans la fosse, E. était là aussi. E. la femme tant aimée. La femme tant pleurée. Ce concert sonnait comme le mot ultime de leur histoire.

    Et chaque chanson de Patti résonnait en Nicolas. Comme si la musique allait chercher aux tréfonds de son âme. 

    Chaque morceau entonné par cette chamane des temps modernes suscitait en lui tout un flot de souvenirs. Son enfance. Sa maladie. Ses parents. Ses grand-parents. Ses amis. Ses amours. Ses absents. E.  

    Et c'est ce flot qu'il a choisi de nous confier dans l'Albatros.

    "Je ne sais pas si on peut vivre sans s'inventer des histoires, sans masquer notre peur du vide. Ces maladroites rustines d'idéal pour combler le vide."

    Parfois, on est pas à l'heure de certains rendez-vous. Notamment des rendez-vous littéraires. Un peu comme si les livres savaient exactement à quel moment nous trouver et nous toucher. C'est ce qui est arrivé pour moi avec l'Albatros. Je l'ai commencé une première fois. J'ai aimé le style. Ce phrasé. Cette intensité. Mais j'ai senti que je restais en dehors. Comme si je n'étais pas prête à recevoir le récit de Nicolas. 

    Et puis, le billet d'Eva m'a redonné envie de reprendre l'intrigue. Je me suis laissée happer par toute cette densité. Ces émotions brutes. Cette sincérité. Cette authenticité.

    Nicolas se met à nu devant nous. Dans une sorte de pudeur impudique. Une retenue et un laisser-aller. Il nous fait rentrer dans son univers. Sensible. Poétique. Engagé. Et porté par une liberté de tous les instants.

    "Tout passe par le corps. Même les mots, surtout les mots. On doit transpirer quand on les sort de soi. On doit s'essouffler. Ça doit vous vider, être une nuit d'amour ou un marathon. Sinon, ça veut rien dire."

    On se laisser porter justement par ces mots. Par cette chanson. Autour de sa vie. Bonheurs, malheurs, luttes, répits, courage....Par ces personnes qui l'accompagnent. Ce père et cette mère incroyables. Ce grand-père et cette grand-mère tout aussi remarquables. E. bien évidemment. E. la femme envolée mais dont la lumière aura nimbé de joie tant d'instants. 

    Tout un pan d'une existence se dévoile sous nos yeux. Une existence unique certes. Mais dont certains chapitres font forcément écho en nous. Car Nicolas, comme le soulignait si justement Eva, parvient à rendre son histoire à la fois singulière et universelle.

    Ce livre est beau. Habité. Par tant d'émotions. 

    Comme Nicolas, ce 20 octobre 2015, on aimerait qu'il ne se finisse jamais. Ou alors qu'il y ait très prochainement des bis. Et que nos cœurs, une fois encore, battent à l'unisson de celui de cet auteur. Dans une sorte de communion. Autour de la vie. De la mort. De l'amour. De la perte. 

    Comme seuls certains concerts, certains spectacles ou certaines lectures peuvent provoquer. Ces moments que l'on collectionne précieusement et qui font que nous sommes des vivants.

    Bref, vous l'aurez compris: j'ai été bluffée par ce premier roman. Par cette construction maîtrisée qui laisse la part belle aux vibrations de l'âme. Et j'espère qu'à votre tour, vous vous laisserez porter par ce voyage.

    Editions Stock, 2019, 227 pages

     

    coeur qui bat.gif

    Et, en bonus, un extrait de ce concert de Patti Smith du 20 octobre 2015.


  • Douce de Sylvia Rozelier

    Douce

    de

    Sylvia Rozelier

    60346114_325781841443064_5232763118634926080_n.jpg

    "La première fois que je t'ai vu, rien. Aucune inclination amoureuse, attirance, regards qui en disent long, tressaillement, accélération du rythme cardiaque, aucun signe ne pouvait nous laisser penser à cet instant, ni d'ailleurs quelques semaines plus tard, qu'un amour allait naître de notre rencontre, encore moins que cet amour occuperait notre vie, au point qu'elle n'en serait plus une véritable, morcelée, incendiée, dédoublée, que chacune de nos existences se trouverait bouleversée par cette sorte d'amour qui nous serait tout. L'amour ou."

    A son travail, l'héroïne rencontre un homme. Un homme qui a priori n'a rien pour lui plaire. Pourtant, cet homme va lui inspirer une véritable passion. Et c'est ce récit qu'elle nous livre dans Douce.

    A 19 ans, lors de vacances chez une amie, je me souviens avoir pris par hasard sur les étagères de sa bibliothèque familiale, Passion simple d'Annie Ernaux. Et d'avoir vécu un de mes plus beaux éblouissements littéraires. Comme si le monde de l'amour qui s'ouvrait juste pour moi prenait tout son sens dans cette attente emplie de désir, dans ces palpitations de la chair et dans ces brûlures du cœur.

    Je n'avais pas spécialement prévu de lire Douce de Sylvia Rozellier. Du moins pas pour le moment. Et puis, lors de mes vacances à Bordeaux, j'ai été attirée par ce titre-là au rayon littérature française. Je l'ai ouvert et dès les premières signes, j'ai su qu'il fallait que je me le procure. Immédiatement. Il a attendu bien sagement mon retour chez moi. Et lors de ce samedi de mai aux allures de Toussaint, je l'ai ouvert et je ne l'ai refermé qu'une fois achevé. Tant j'avais été happée par cette chronique d'un amour absolu. Tant j'avais retrouvé les sensations qui m'avaient accompagnée lors de ma lecture de Passion simple.

    Chez Sylvia Rozelier, ce qui frappe de prime abord, c'est sa musique. Cette façon qu'elle a de former ses phrases et d'épouser avec elles les moindres oscillations de nos êtres. Comme si elle savait retranscrire tout ce qui peut nous habiter voire nous hanter quand notre cœur ne nous appartient plus. Quand nous nous dépossédons de tout  pour faire corps avec l'autre. Comme si seul lui comptait. Comme si il fallait s'aliéner face à sa puissance.

    Dans Douce, elle retrace toutes les étapes de la passion. De cette première rencontre non évidente à cette première fois. Des premières déclarations aux premières compromissions. Des mensonges aux trahisons. Le lecteur est entraîné dans ce tourbillon jusqu'à l'oubli de soi. Il vibre à l'unisson de ces deux personnages. Sortes de miroirs de lui-même et de tous ceux qui ont connu au moins une fois dans leur existence les ravages passionnels.

    Ce livre, il vibre à chaque mot. 

    Ce livre, il est empli de sensualité, de chair, de vie, de deuil, de larmes et de joie.

    Ce livre, c'est l'histoire d'un très grand amour, infiniment destructeur mais que beaucoup rêvent d'expérimenter au moins une fois.

    Ce livre, il parle de toutes ces choses infimes qui nous occupent quand elles viennent de l'objet aimé ou sont liées à lui.

    Ce livre, il parle de souffrance et d'absence. De toutes ces brisures de notre âme qui peu à peu, nous anéantissent.

    Ce livre a été pour moi un des plus beaux que j'ai jamais lus sur la passion. Entre l'espace-temps de ses pages, j'ai aimé, j'ai souffert et je me suis retrouvée. Rares sont les ouvrages qui savent aussi bien parler de nos fêlures et de ce qui fait battre nos cœurs.

    Bref, vous l'aurez compris: j'ai tant aimé cette radioscopie d'une passion. Et je sais déjà que je me plongerai prochainement dans les deux précédents ouvrages de Sylvia Rozelier.

    coeur qui bat.gif

     

  • La Prisonnière du temps de Kate Morton

    La Prisonnière du temps

    de

    Kate Morton

    58444112_2143936055660029_5560297689700106240_n.jpg

    "Si nous nous sommes retrouvés à Birchwood Manor, c'est que les lieux, disait Edward, étaient hantés. Ce n'était pas le cas- pas encore-, mais il faut bien être revêche pour s'abstenir de raconter une bonne histoire sous prétexte qu'elle est fausse. Edward était tout sauf revêche. Sa passion, sa foi aveugle en ce qu'il défendait, même les idées les plus absurdes, constituaient deux des raisons pour lesquelles j'étais tombée amoureuse de lui. Il avait la ferveur du prêcheur: dans sa bouche, n'importe quelle opinion revêtait la puissance d'une parole d'évangile. Il avait aussi le don d'attirer à lui des hommes et des femmes et d'allumer en eux des enthousiasmes incendiaires- brasiers devant lesquels tout pâlissait, hormis Edward et ses convictions."

    A l'été 1862, Edward Radcliffe convie ses amis les plus proches à Birchwood Manor, sa nouvelle propriété. Il souhaite partager avec eux un ou deux mois d'intense création. Parmi ses hôtes, figurent également ses sœurs et Lilly Millington, sa muse. Malheureusement, rien ne va se passer. L'orage gronde sur cette maison et nul ne sera épargné par la foudre.

    Londres, 2017, Elodie Winslow est une jeune archiviste. Elle travaille notamment autour du fonds de James Stratton. A la faveur d'un carton mal inventorié, elle découvre une vieille sacoche. Et, à l'intérieur, un cadre contenant la photo d'une inconnue. Une inconnue qui la fascine immédiatement. Qui peut-elle bien être? Et quel lien entretient-elle avec James Stratton? Ces questions vont la guider vers des chemins bien éloignés de ce qu'elle pouvait imaginer. Des chemins liés à son propre passé.

    Kelmscott-Header-1340x754.jpg

     @ Kelmscott Manor

    Kate Morton fait partie de ces autrices que j'aime retrouver de livre en livre. Pour l'atmosphère so british de ses ouvrages. Pour son sens de la construction et de l'intrigue. Pour ses personnages emportés par leurs passions ou par leur passé qui resurgit. Pour ces liens qu'elle sait trouver sur plusieurs générations.

    Aussi, quand la Prisonnière du temps est sortie au début du mois d'avril chez Presses de la Cité, j'ai été ravie. Et je n'ai pas attendu longtemps pour me plonger dedans. Quelle magnifique couverture!

    Une fois encore, la romancière reprend le principe d'une intrigue enchâssée. Plusieurs arcs narratifs se déroulent ainsi sous nos yeux. L'un en 1862. L'autre en 2017. Un autre dont la période semble plus nébuleuse. Un autre encore dans l'entre deux guerres. Un juste après la Seconde Guerre mondiale. 

    De prime abord, un seul lien paraît évident entre ces différentes voix qui retentissent: Birchwood Manor. Cette maison occupe ici une place prépondérante dans le récit. Lieu de joie, lieu fantomatique, lieu d'espoir, lieu de mort, lieu d'émancipation, lieu de complicité, lieu de rupture...Tour à tour, elle revêt des visages antagonistes. Néanmoins, elle demeure fascinante pour tous. J'ai aimé cette personnification encore plus poussée je trouve que dans les précédents opus. 

    Tout comme j'ai apprécié l'idée de la quête d'Elodie. Ces objets du passé qui ont tant d'histoires à livrer dans notre présent et qui, ici, déterminent une grande partie de l'intrigue. Même si j'avais compris certaines des connexions envisageables entre ce sac, cette photo, cette lettre et leurs éventuels propriétaires, je me suis fait surprendre par certaines des péripéties.

    C'est là justement que réside un des talents de Kate Morton: jouer sur la structure et sur cette espèce de gigantesque puzzle aux milliers de pièces qu'elle assemble, chapitre après chapitre, avant de révéler toute son entièreté dans les pages finales. Comme s'il en allait ainsi de nos vies. Sortes de pièces imbriquées les unes aux autres.

    Cependant, je dois confesser que j'ai été quelque peu déçue par ces ultimes mots. Comme si, après une histoire au rythme lent et au dessin immense, tout s'accélérait bien trop vite. Sans que le lecteur ait vraiment le temps de savourer toutes ces pistes enfin dévoilées.

    Une des atouts de ce livre réside dans sa reconstitution de l'Angleterre victorienne. Grâce au personnage de Lilly, nous évoluons ainsi des bas fonds londoniens aux milieux artistiques. Cette héroïne, par ses fonctions, nous permet de visiter la capitale anglaise. Et d'appréhender toutes les disparités de la société. Ces "voyages" en tramway et sa visite du salon ont surtout retenu mon attention. 

    Dans la Prisonnière du temps, Kate Morton dépeint la fraternité Magenta. Par ce biais, elle retranscrit ainsi l'effervescence de ce mouvement et l'atmosphère qui devait y régner dans le mouvement préraphaélite.

    "Ils partageaient les mêmes obsessions- la nature, la vérité, la couleur, la composition, le sens de la beauté. Mais là où les préraphaélites se souciaient surtout de réalisme, de précision, les peintres et les photographes de la fraternité Magenta étaient focalisés sur la sensualité, le mouvement."

    De plus, par le truchement de ces différents arcs narratifs, elle nous invite à un périple dans le temps. Birchwood Manor ne change pas. Mais ses occupants deviennent le miroir de leur époque et de cette Angleterre en pleine mutation. Ce choix m'a semblé très pertinent. Il permet de mieux cerner toutes ces évolutions sans jamais alourdir l'intrigue.

    Outre la pluralité vocale, l'écrivaine recourt aussi à un autre moyen stylistique: le mélange de type de discours. Lettre, dialogues, monologues, rêves, souvenirs, contes s'entremêlent ainsi et tiennent toujours le lecteur en alerte.

    Toutefois, même si cette multiplicité représente de nombreux avantages, j'ai regretté qu'elle soit encore plus forte que dans les précédents romans. Elle empêche d'approfondir notre connaissance de certains des narrateurs et nous maintient à distance. Quel dommage car chacun d'entre eux avait beaucoup de potentiel! Ne serait-ce que dans leur fragilités intimes aux résonances à la fois si disparates et si semblables! Et que dire de leurs secrets de famille capables de les broyer à tout moment?

    Celle qui nous retient finalement et nous subjugue, c'est cette prisonnière du temps. Quel destin! Et quel regret de la quitter! 

    Bref, vous l'aurez compris: même si j'ai rencontré quelques réserves lors de ma lecture, en comparaison avec certains de ses précédents titres, j'ai passé un bon moment en compagnie de ce Kate Morton. Il constitue un livre parfait pour s'évader dans la campagne anglaise et se perdre dans les méandres du temps et d'un récit labyrinthique et retors à souhait.

    Un grand merci aux éditions Presses de la Cité pour cet envoi!

    Presses de la Cité, 2019, 624 pages