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poésie

  • A la ligne de Joseph Ponthus

    A la ligne

    Feuillets d'usine

    de

    Joseph Ponthus

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    "En entrant à l'usine

    Bien sûr j'imaginais

    L'odeur

    Le froid

    Le transport de charges lourdes

    La pénibilité

    Les conditions de travail

    La chaîne

    L'esclavage moderne."

    Ainsi débute A la ligne. Ce roman d'une puissance inouïe autour d'un ouvrier intérimaire qui embauche dans des conserveries de poissons et dans des abattoirs bretons.

    Parce que dans son secteur, tout est bouché.

    Parce qu'il lui faut des sous.

    Dans cette complainte de l'usine, il nous livre tout: les gestes sans cesse répétés, les petits matins transis de froid, les charges qui rendent tout le corps douloureux, l'odeur, les pauses millimétrées, les week-end broyés, les membres amputés, les heures suspendues qui ne se rattrapent guère...Et la déshumanisation. Comme si chaque homme devenait machine.

    Mais l'usine, c'est aussi ces bonbons offerts pour un retour, ces trajets en voiture pour permettre de travailler, ces clopes partagées dans le froid, ces chansons entonnées, ces solidarités muettes, ces peurs communiquées...Toute cette humanité qui jaillit même dans ces bouches de l'enfer agroalimentaire.

    Outre cette humanité, ce qui sauve notre héros: c'est la culture. Claudel, Apollinaire, Trénet, Monte-Cristo....hantent ainsi chacune des étapes de ce parcours d'un intérimaire ordinaire. La culture comme unique voie d'échappatoire. L'écriture pour ne pas sombrer dans la folie de ce travail forcé.

    Chacun de ses feuillets est habité par une multitude d'émotions: colère, angoisse, renoncement, désir, tristesse, fragilité, douleur...

    Certains de ses chants, à l'infinie poésie de l'ordinaire et de l'extraordinaire, nous touchent profondément. Par leur sujet, par leur ton, par leur " il y a".

    "J'ai écrit et volé deux heures à mon quotidien et à mon ménage.

    Des heures à l'usine

    Des textes et des heures

    Comme autant de baisers volés

    Comme autant de bonheur."

    A la ligne se révèle donc une lecture-état des lieux, une lecture-révolte, une lecture-larmes, une lecture-solidarité. Bref, une lecture indispensable!

    J'ai été ravie de la partager avec une Femme qui lit dont voici l'avis.

    Éditions La Table Ronde, 2019, 266 pages

     

  • Froidure de Kate Moses

    Froidure

    de

    Kate Moses

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    "De l'or filtre sous ses paupières. Elle est réveillée. Les somnifères, à présent dissipés, obsolètes comme le souffle, leur expiration la projetant du fond vaseux du sommeil jusqu'à la surface. C'est le matin, ou presque: un lent soleil de décembre apparaît derrière les fenêtres sans rideaux de sa chambre, se heurtant à ses draps froissés, traînant sur son visage sa faible lumière du levant."

    Décembre 1962, Sylvia Plath vient juste de se séparer de Ted Hughes. Elle croit un nouveau départ possible  et elle vient de s'installer à Londres avec ses deux enfants, dans un appartement jadis occupé par le poète Yeats.

    Dans cet hiver froid, bien trop froid, elle peine pourtant à trouver ses repères. Dans son logement encore trop inconfortable. Dans cette solitude avec ses enfants tellement éloignée du bonheur auquel elle aspirait.

    Sans amis, sans téléphone, sans réelle aide, les journées et les nuits passent lentement, peuplées  de mal-être, de cauchemars et de vœux difficiles à exaucer. Ses seules échappées: une visite au zoo, quelques instants de shopping et l'écriture. L'écriture toujours pour retrouver le bonheur passé et éloigner le désespoir qui la hante.

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    Ce roman, je l'avais depuis quelque temps dans ma pile à lire. Et c'est grâce à Charlotte et son club de lecture de février que je l'en ai sorti. J' avais déjà lu autour de Sylvia Plath Les Femmes du Braconnier de Claude Pujade-Renaud et j'étais curieuse de découvrir comment Kate Moses allait appréhender le destin de cette héroïne.

    Dès les premières pages, j'ai été happée par la puissance et la beauté du style, en parfaite adéquation avec le sujet. Certaines phrases, certains paragraphes constituent  de purs bijoux. Je fais notamment référence à celui consacré aux 30 ans de Sylvia, cette promenade à cheval du petit matin où elle établit une sorte de bilan dans une nature apaisante.

    "Si ce n'était pas ce jour-là, ce serait une autre fois: elle serait toujours quittée. Elle le savait. Cette intuition, cette vision profonde de son être, c'était un don qu'elle avait, tout comme le don des mots. C'était son destin, son "wird": ce qui allait advenir. Sa singularité était un motif de fierté. Ariel: esprit de la poésie, lionne de dieu, autel sacrificiel, naissance de l'âme immaculée: tout convergeait, maintenant, et maintenant, et maintenant, tel un martèlement de sabots. Son dieu est mort, encore une fois. La muse flotte au-dessus de sa vie comme une lune. Elle va chevaucher ce destin jusqu'au bout, jusqu'à une extase enflammée, une résurrection sur une colline, un moi authentique dépouillé de tout artifice."

    Le récit débute le 12 décembre 1962 à Londres et suit ainsi pendant toute la fin de ce mois le parcours de Sylvia. Sans cesse, elle oscille entre joie et tristesse, entre espoir et désespoir, entre création et abandon. Comme si elle ne pouvait plus retrouver ses repères, perdue dans un océan du quotidien qui l'engloutirait sans cesse. Au compte-rendu de ce mois si particulier s'intègrent des échappées belles vers Court Green, cette maison-île du Devon où Ted et Sylvia croyaient pouvoir réaliser leurs rêves. Ces bulles de gaieté et de légèreté viennent se heurter parfois à des retours dans un ancien temps plus sombre, où la dépression avait le dessus.

    Cette construction morcelée, telle un puzzle entre passé et présent, m'a beaucoup plu. Tout comme j'ai apprécié le choix narratif d'entendre sans cesse la voix de Sylvia. A l'exception de ce chapitre où Ted s'exprime et se révèle profondément émouvant.

    De plus, ce roman explore le processus de création, ainsi que la difficulté pour Sylvia d'exister par rapport à son mari. Voire sur l'impossibilité de deux génies à coexister. J'ai été particulièrement frappée par les passages où Ted lit les poèmes de sa femme et réalise le tournant important qu'elle est en train de prendre. Entre stupeur, envie, jalousie, on sent bien qu'il hésite et que ses félicitations ont un goût d'amer.

    Autour de Sylvia, gravite une multitude de personnages qui, chacun à leur manière, éclairent cette femme emportée par la froidure de l'hiver. Sa mère Aurélia, bien trop présente. Dido, l'amie qui trahit. Assia, la rivale...Autant de contrepoints féminins qui permettent de dresser le portait de cette poétesse si talentueuse et de mieux comprendre sa solitude criante.

    Bref, vous l'aurez compris: cet ouvrage se révèle un travail d'orfèvre, délicat et sincère, aux images fortes et aux scènes poignantes. Un ouvrage qui nous accompagne longtemps une fois la dernière page tournée. Et qui donne furieusement envie de se plonger dans les poèmes de Sylvia et dans sa Cloche de Détresse.

    Quai Voltaire/La Table ronde, 2004, 334 pages

     

     

  • Danse d'atomes d'or d'Olivier Liron

    Danse d'atomes d'or

    de

    Olivier Liron

     

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    « Il pleuvait des trombes sur l'avenue du Général-Leclerc, qui relie à Paris le lion de Belfort aux rats d'égout de la station de métro Porte d'Orléans. J'avais accepté l'invitation de Thmtn et Lwhtn à une soirée où l'on prévoyait de fastidieux jeux de société et j'inclinais déjà à penser que je le regretterais, car mon ami Vediani me bombardait de sms. […] Dans le soir lent à mourir, les bonnes odeurs me faisaient oublier une vieille tristesse, une sensation de vivre en pointillés depuis des années. Je m'étais promené tout l'après-midi au bord de la Seine, avec une vague envie de partir en voyage, de tomber pourquoi pas amoureux, d'inverser le cours de la tristesse et du fleuve. »

    A une soirée chez des amis, O. fait la connaissance de Loren, une acrobate libre et fascinante. Grâce des prémisses. Balbutiements d'une histoire d'amour naissante où on parle « de cinéma, de soleil. De riens. » . Et où on tient aussi des conversations lunaires autour des mardis coincés entre les lundis et les mercredis. Puis, le fracas de la passion, l'embrasement des corps et trois mois à s'aimer dans les rues de Paris. Jusqu'à la disparition inexpliquée de Loren.

    Tel Orphée, O. pleure son Eurydice.

    « Je t'ai cherchée dans tous les recoins familiers du monde. Dans les frissons inconnus. Dans le frôlement d'autres corps, d'autres mains...Je t'ai cherchée dans la géographie incertaine de l'insomnie où la vie se mêle aux songes, lorsque la conscience bascule dans le manque, dans l'absence. Je t'ai cherchée avec la foi de l'enfance. Je ne savais pas si tu étais vivante. Je t'ai cherchée. Partout. A tous les étages de la mémoire et du réel. Dans tous les recoins de l'errance et du vertige. Je t'ai cherchée jusqu'à en perdre l'équilibre. Je t'ai cherchée sur le fil des jours. »

    Puis, arrive une lettre de Tombelaine, en Normandie. O. part crier son chagrin aux vagues. Et apprendre enfin la vérité sur Loren.

     

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    La Valse de Camille Claudel

     

    J'ai immédiatement été happée par ce chant d'amour et de mort, qui fait écho au mythe d'Orphée et d'Eurydice. En trois actes (Orphée, la Normandie et Eurydice), une passion se déploie sous nos yeux, entre éclats de cœur et déchirures intérieures, entre rires et confessions, entre souffrance et absence.

    J'ai beaucoup apprécié la construction: ces trois parties qui scandent cette danse. Deux d'entre elles sont menées par O. qui nous livre le récit de son histoire avec Loren. Et, dans la troisième, c'est Loren elle-même qui nous guide vers les Enfers. J'ai aimé entendre sa voix, comprendre ses choix. Tout comme j'ai aimé le décroché dans la narration par O. Ces tutoiements qui surgissent parfois au détour d'une phrase ou d'un passage et qui résonnent comme une longue plainte d'amour.

    De même, j'ai été vraiment bluffée par le style. Un style vivant, vibrant, émouvant, sensible. Un style qui parle de la poésie de nos quotidiens et de toutes ces bulles enchantées qui surgissent dans nos journées.

    "ici et là, un rayon de soleil filtrant par une fente transformait la poussière en une danse d'atomes d'or."

    Ce livre, c'est de la chair palpitante, des cœurs en lambeaux, des rires derrière le désespoir.

    Ce livre, c'est une magnifique déclaration d'amour à la femme enfuie.

    Ce livre, c'est un hommage à la vie.

    Ce livre, c'est le lyrisme à l'état pur.

    Bref, vous l'aurez compris: cette Danse d'atomes d'or a été un vrai coup de cœur. Sans doute une de mes plus belles lectures de 2018. Et je ne peux bien entendu que vous la recommander.

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    Je vous laisse en bonus un lien vers Poor Edward, la chanson préférée de la fascinante Loren.