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31/05/2013

La Petite fille de monsieur Linh

La Petite fille de Monsieur Linh

de

Philippe Claudel

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"C'est un vieil homme debout à l'arrière d'un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est le seul à savoir qu'il s'appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui.

Debout à la poupe du bateau, il voit s'éloigner son pays, celui de ses ancêtres et de ses morts, tandis que dans ses bras l'enfant dort."

Monsieur Linh fuit un pays où il a vu mourir tous ses proches. Tous à l'exception d'une enfant de six semaines.

"Le lait qu'il donne à l'enfant coule sur le bord de ses lèvres. Monsieur Linh n'a pas l'habitude encore. Il est maladroit. Mais la petite fille ne pleure pas. Elle retourne au sommeil, et lui, il revient vers l'horizon, l'écume du sillage et le lointain dans lequel, depuis bien longtemps déjà, il ne distingue plus rien"

Puis, il arrive dans un pays nouveau, au milieu d'une centaine d'autres réfugiés. Commence alors pour lui et sa petite fille une nouvelle vie...Loin de leurs racines...

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J'avais adoré deux autres romans de Philippe Claudel: Les âmes grises et le Rapport de Brodeck. Aussi, quand nous avons décidé de nous lancer avec Bianca dans cette lecture commune, j'étais ravie de retrouver l'univers de cet écrivain.

Ce récit s'apparente à un conte. Certes, il ne débute par la formule rituelle "il était une fois". Mais il revêt très vite une dimension intemporelle en raison de l'usage des articles indéfinis. Rien n'est jamais précisé. On reste toujours dans le flou concernant l'identité de l'entourage de Monsieur Linh: "des hommes". La ville qui accueille le réfugié ressemble à toutes les villes en bord de mer, avec ses villas proprettes, ses banlieues, son parc...

Seuls se détachent les héros de l'histoire: Monsieur Linh, sa petite fille "Sang diû", "ce qui dans la langue du pays veut dire "Matin doux"" et Monsieur Bark.

Trois personnages très forts: deux qui vivent dans la souffrance et doivent faire le deuil et un qui les apaise par son innocence.

Ce roman aborde la thématique du déracinement et de l'exil. Monsieur Linh a dû fuir son pays et se retrouve propulsé dans un univers très différent. On sent qu'il a du mal à trouver ses repères. En témoignent certains moments tels que la première balade dans la rue, la visite médicale...

Heureusement, sa rencontre avec Monsieur Bark va lui redonner le goût de la vie.

Monsieur Bark est veuf depuis deux mois et tous les jours, il s'asseoit sur le banc où il avait l'habitude d'attendre son épouse, la propriétaire du manège.

Entre ces deux solitaires que sépare l'obstacle de la langue va se nouer une très belle relation d'amitié. Certains passages de confessions m'ont beaucoup émue. Tout comme j'ai été très touchée par les chansons que Monsieur Linh entonne quand il sent son voisin au bord de la rupture.

J'ai été de nouveau conquise par le style de Philippe Claudel. Simple, puissant, toujours juste...

Les pages se sont enchaînées, jusqu'à la note ultime d'espoir. Et la surprise...Je ne vous en dirai pas plus car je ne veux pas gâcher le plaisir de votre lecture. Mais je ne m'attendais pas du tout à ce dénouement, en dépit des nombreux indices dissimulés au fil de l'intrigue.

Bref, vous l'aurez compris: même s'il n' a pas été un coup de coeur comme les Ames grises ou le Rapport de Brodeck, je me suis laissée de nouveau embarquer dans le bel univers de cet écrivain français. Si vous cherchez un ouvrage optimiste, émouvant et qui fait réfléchir, alors La petite fille de Monsieur Linh est faite pour vous.

Billet dans le cadre d'une lecture commune avec Bianca.

Le Livre de Poche, 2013, 183 pages, 5,60 €

 

 

 

26/03/2013

Le train de 06h41

06h41

de

Jean-Philippe Blondel

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"J'aurais pu prendre le 07h50-ou même le 08h53. C'est lundi. Il ne se passe rien au travail, le lundi. Simplement, je n'en pouvais plus. Quelle idée aussi de rester le dimanche soir. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Deux jours, c'est bien suffisant"

Cécile Duffault, quarante-sept ans, attend dans la gare de Troyes le train de 06h41 à destination de Paris. Elle est épuisée moralement après un week-end passé chez ses parents, sans son mari et sa fille Valentine.

Sur le même quai, Philippe Leduc patiente pour le même train. Il veut rendre visite à Mathieu, son vieil ami d'enfance "pour une journée détachée des autres. Unique. Une entorse à l'emploi du temps". Depuis son divorce il y'a une dizaine d'années, il s'est enlisé dans la routine. Perdu dans ses pensées, il manque rater le départ.

Puis, il se met en quête d'une place. Il reste un siège libre à côté de Cécile. Il s'y assied.

Très vite, les deux nouveaux voisins se reconnaissent. Vingt-sept ans auparavant, ils ont entretenu une liaison pendant quelques mois. Une liaison brutalement avortée qui a laissé des traces et influencé leurs comportements futurs...

Le silence s'installe...Leurs pensées se mettent à vagabonder...Vont-ils oser s'adresser la parole?

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J'ai découvert Jean-Philippe Blondel grâce à ma collègue Claire. Elle m'avait parlé avec passion de son roman jeunesse Blog. Et j'avais été conquise par le style de l'auteur. Aussi, quand elle a acheté le roman hier au salon du livre et me l'a prêté aujourd'hui, je n'ai pas tardé à l'entamer. Et je me suis laissée emporter...

Tout d'abord, j'ai adoré la construction. On assiste à une alternance des points de vue. Chaque chapitre donne la voix soit à Cécile soit à Philippe. Leurs récits s'entrelacent, se répondent et s'enrichissent.

De plus, on peut mieux suivre le tumulte de leurs émotions. Deux personnes qui se sont quittées en si mauvais termes dans la nuit londonienne ne peuvent se rencontrer sans être bouleversées. Surtout quand la fin de leur liaison a modifié profondément leurs trajectoires de vie.

Je me suis d'ailleurs pleinement retrouvée dans cette thématique. Je crois que chaque histoire, qu'elle soit aboutie ou non, nous change.

Les regards de Cécile et de Philippe se croisent, se détournent, se jugent...

"J'ai tendance à oublier que je n'ai pas toujours eu ce ventre de buveur de bière que je ne suis pas, ces cheveux bien plus blancs que bruns avec une tendance à la calvitie et cette mollesse générale dénotant une absence totale d'exercice physique. Elle aussi a changé, mais comment dire ça sans être vexant, "en bien". C'est ça, elle a changé en bien, parce qu'elle était très quelconque  Cécile Dufflaut à l'époque, et regardez la, maintenant c'est une belle femme, comme on dit, qui n'accuse pas encore tout à fait son âge"

Cette heure et demie de trajet entre Troyes et Paris va permettre aux deux anciens amants de faire le point sur leur vie. S'ensuivent de très belles considérations sur l'existence. Je ne relèverai que quelques citations mais tout le roman sonne juste et fait réfléchir.

"Les enfants, c'est comme ça. Comme les ballons d'hélium dans les cathédrales. On les lâche, ils s'envolent mais restent quand même à portée de vue, on leur fait des signes, on leur rend visite, ils sont tout en haut, ils sont loin, encore coincés sous nos arcs gothiques. Et un jour, on ne comprend pas pourquoi exactement, ils ne sont plus dans notre sphère"

"Personne ne nous a jamais prévenus que la vie, c'était long. [...] Personne ne nous a dit non plus que le plus dur, ce n'était pas les ruptures, mais la déliquescence. Le délitement des relations, des êtres, des goûts, des corps, de l'envie."

Une fois encore, j'ai été très sensible à la petite musique de Blondel, à sa façon de saisir la poésie de notre quotidien. De retranscrire nos doutes, nos espoirs, nos lâchetés, nos désirs...

Il arrive à nous émouvoir, nous surprendre...Nous faire espérer un dialogue entre ces deux êtres intimidés, qui se sont peut-être ratés vingt-sept ans auparavant...

On tourne les pages, on guette et arrive déjà la fin du voyage et du livre.

Bref, vous l'aurez compris: ce roman constitue un énorme coup de coeur. J'espère que je vous aurais donné envie de vous y plonger à votre tour et de vous retrouver dans ce compartiment auprès de Cécile et de Philippe.

Buchet-Castel, Février 2013, 231 pages, 15 €

23/12/2012

La fin d'une ère

Dernier été à Mayfair

de

Theresa Révay

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"Lorsqu'il traversait le grand bois, Julian s'engageait toujours à droite au croisement de Hadrian's Heart. Son cheval obliquait naturellement puis allongeait ses foulées, l'inclinaison du sentier lui offrant une belle échappée au galop. Le jeune homme revenait ainsi vers le coeur du domaine sans se laisser tenter par les chemins qui convergeaient vers la "Voie royale", la route romaine qui remontait jusqu'à Londres et descendait vers la côte, d'où l'on embarquait pour le continent"

Mayfair, juin 1911, Lord et Lady Rotherfield reçoivent la haute société pour l'entrée dans le monde de leur dernière fille Victoria. Tous sont présents: l'aîné Julian écrasé par le poids de ses futures responsabilités et contraint à un mariage avec une jeune fille bien née; Edward, le cadet, un dilettante Don Juan et joueur, écrasé par les dettes de jeu et passionné d'aviation...Tous sauf Evangeline, la rebelle de la famille qui vient d'être emprisonnée pour avoir participé à une manifestation de suffragettes. Julian part donc pour essayer de la faire libérer et étouffer tout éventuel scandale.

De 1911 à 1918, on suit ainsi l'évolution de cette fratrie, confrontée aux bouleversements qui agitent l'Europe et à la fin d'un monde.

 

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Je n'avais jamais entendu parler de cet ouvage avant que Fanny du blog Netherfield Park ne le mentionne. Elle me l'avait conseillé en commentant mon billet sur Le Manoir de Tyneford de Natasha Solomons. Je l'ai trouvé à ma bibliothèque de quartier et je me suis donc lancée.

Theresa Révay est une auteure française, réputée pour ses fresques historiques. Elle a notamment publié Livi Gandi ou le souffle du destin en 2005 et la Louve Blanche en 2008.

Je suis assez fan des sagas familiales et de la possibilité qu'elles donnent d'observer l'existence de plusieurs membres du même foyer sur plusieurs années. Et je trouve que l'écrivain a très bien réussi le pari de créer des personnages réalistes. On croit à ses protagonistes et à leur destin.

J'ai particulièrement aimé Julian, l'aîné, un homme éduqué selon certains principes et qui se retrouve héritier du titre et d'un certain sens du devoir alors qu'il aurait aimé connaître un tout autre sort. Au début, son caractère m'énervait. Mais, peu à peu ses fêlures sont apparues et l'ont rendu plus humain. Son idylle extra-conjugale et son comportement pendant la Première Guerre Mondiale ont remporté finalement mon adhésion.

De même, j'ai beaucoup apprécié Evangeline, la rebelle de la famille. Son engagement auprès des suffragettes la mène deux fois en prison. La première, elle est sauvée par son frère. Mais à la deuxième arrestation, elle préfère taire son identité et subit ainsi le sort de ses compagnes moins fortunées. Elle endure notamment la technique du gavage, appliquée aux femmes récalcitrantes qui refusent de se nourrir au nom de leur combat idéologique. Cette épreuve la transforme profondément et change sa personnalité. Sa rencontre avec l'aviateur français Pierre de Forestel, incarnation de la noblesse française elle aussi sur le déclin, la fait aussi beaucoup évoluer.

Je pourrais m'appesantir ainsi sur plusieurs des héros imaginés par l'auteure: May, Edward, Percy...Je préfère vous laisser le plaisir de la découverte.

Ce que j'ajouterai juste, c'est que chacun d'eux permet de découvrir des aspects primordiaux de cette époque foisonnante: les meetings d'aviation, la spéculation autour de la radiophonie, le fonctionnement de la Chambre des Lords, le rôle des infirmières anglaises pendant la Première Guerre Mondiale, le naufrage du Titanic...

C'est là d'ailleurs une des autres réussites de Theresa Révay. Non seulement elle a su forger des personnages forts mais elle a su resusciter l'ambiance de toute une époque. Le début m'a d'ailleurs fait fortement penser à une de mes séries fétiches: Downton Abbey. Et j'ai beaucoup aimé la référence aux Vestiges du jour (le majordome s'appelle aussi Stevens)

Ce souci de la reconstitution historique l'a poussée à se documenter pendant plus d'un an et demi. Et cela se ressent à la lecture. Tout semble exact: les descriptions des scènes de combat, la vie dans les tranchées, le fonctionnement d'un manoir anglais...La Grande Histoire s'imbrique parfaitement d'ailleurs à la petite histoire, celle des Rotherfield et de leur pendant français, les de Forestel.

Les pages de cet ouvrage se tournent vite. Mais j'aurais quand même un reproche à formuler: la rapidité de certaines péripéties. Pour narrer le destin de ces deux grandes familles sur 8 ans, l'auteure a très souvent recours à l'ellipse ou au raccourci. Or, je n'ai pas toujours trouvé que ce procédé tombait bien. Par exemple, mon coeur de midinette j'aurais aimé assister aux rencontres amoureuses et aux premières déclarations. Elles sont malheureusement souvent escamotées.

Bref, vous l'aurez compris: si vous cherchez une saga familiale réussie qui rend parfaitement compte de l'ambiance des années 1910's, ce roman est pour vous.

Merci donc Fanny pour ce conseil! J'ai dévoré cette oeuvre et j'ai passé un bon moment de lecture grâce à toi.

Belfond, 2011, 477 pages, 21 €