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16/06/2014

La Blancheur qu'on croyait éternelle

La Blancheur qu'on croyait éternelle

de

Virginie Carton

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"Lucien avait cherché un loueur de voitures de collection et réservé pour la journée une Ford Mustang année 1966. Le type avait dit que cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps  qu'un homme entre comme ça lui louer une Mustang 66. A une époque, c'était la folie, il ne se passait pas une semaine sans qu'un dingue franchisse le pas de sa porte vêtu du trench de Trintignant avec le projet de se rendre à Deauville en Ford Mustang. "

Deux destins entrecroisés. Celui de Lucien, 35 ans, pédiatre, grand fan de vieux films et de Trintignant et celui de Mathilde, 35 ans aussi, qui rêve de devenir chocolatière et se sent toujours décalée au milieu des autres. Deux solitaires qui n'ont pas su s'adapter aux rencontres amoureuses modernes. Deux belles personnes qui vivent dans le même immeuble et qui, malgré leurs nombreux points communs, ne se sont jamais adressés la parole.

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Ce roman, j'avais très envie de le lire depuis que Bianca en avait si bien parlé sur son blog. Aussi, quand il est arrivé à la médiathèque où je travaille, je me suis précipitée dessus. Et bizarrement, j'ai pris mon temps avant de l'ouvrir. Comme si j'avais peur que l'intrigue ne soit pas à la hauteur du magnifique titre. Comme si je craignais de ne pas être touchée par le destin de Lucien et de Mathilde.

Touchée, on peut pas dire que je l'ai été. Intéressée, oui. Attendrie aussi par ces deux protagonistes si inadaptés pour l'amour et les relations modernes.

Pour narrer leur histoire, l'auteur a choisi une structure narrative articulée autour de l'enchaînement de leurs deux points de vue. Tour à tour, on suit donc les aventures de ce prince et de cette princesse charmantes, tous deux enfermés dans leur tour de solitude et qui attendent d'être délivrés par leur alter ego.

Mais, comme dans tout conte qui se respecte, de nombreux obstacles vont de dresser devant eux. Et ils vont devoir affronter quelques épreuves avant leur rencontre...

Néanmoins, l'hommage aux contes de notre enfance n'est pas le seul auquel se livre Virginie Carton. On s'aperçoit très vite qu'elle est éprise de chanson française et on s'amuse à retrouver les paroles de certains tubes dans le récit.

De même, on sent bien qu'elle aime le cinéma. Un amour qu'elle partage avec son Lucien et sa Mathilde. Tous deux admirateurs de vieux films, de Romy Schneider et de Jean-Louis Trintignant. Cette empreinte cinématographique se retrouve également dans la construction de son intrigue. Elle a su créer des scènes fortes (la fête chez le voisin, les retrouvailles des Anciens, la journée à Deauville) et très vivantes. Et que dire de cet épilogue qui rappelle les génériques de fin des longs métrages?

"On porte en soi des images de films, des chansons qui surgissent à des moments inattendus de nos vies, qui font de nous quelqu'un ayant appartenu à une époque. Il nous reste des empreintes de ces histoires qui nous ont marqués, de ce temps où nos vies étaient vierges et où l'on croyait la blancheur éternelle. On voulait que notre vie ressemble à ce moment-là, à cet instant parfait."

Je me suis attachée à ces deux héros et à leurs péripéties. J'ai ri avec eux, partagé leurs instants de timidité, leurs maladresses.... J'ai aimé les voir évoluer dans leur enfance. J'ai guetté leur rencontre. Je me suis énervée contre les aléas du destin.

Lucien, Mathilde et les autres permettent aussi de dresser un portrait des trentenaires et de leurs rapports amoureux. Un portait qui peut parfois faire peur et qui m'a plutôt rapproché du romantisme et de la timidité des deux protagonistes.

Bref, vous l'aurez compris: même s'il n'a pas constitué un coup de cœur, j'ai passé un bon moment en compagnie de ce roman sensible, tendre et optimiste.

Editions Stock, 2014, 221 pages, 18 €

En bonus, je joins une chanson de Vincent Delerm que j'aime beaucoup et qui retranscrit si bien l'atmosphère de la ville de Deauville au début de cet ouvrage.


 

 

03/06/2014

Les Croix de bois de Roland Dorgelès

Les Croix de bois

de

Roland Dorgelès

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"Les fleurs à cette époque de l'année, étaient déjà rares, pourtant on en avait trouvé pour décorer tous les fusils du renfort et la clique en tête entre deux haies muettes de curieux, le bataillon, fleuri comme un grand cimetière, avait traversé la ville à la débandade."

Ainsi commence le roman Les Croix de Bois. Il tire son nom de toutes les croix, faites à la va-vite, que l'on pouvait trouver au-dessus des cadavres des soldats français et allemands.

Rolend Dorgelès entend, avec cet ouvrage, rendre hommage à tous ces combattants de la Première Guerre mondiale. Et on le sent bien dès les premiers chapitres.

En effet, on assiste à une succession de scènes toutes représentatives du front: l'arrivée des nouvelles recrues, la première nuit dans les tranchées, l'appel, les permissions....Autant de succédanés de ce que pouvait être la vie de ceux qui ont été appelés ou se sont engagés.

A ces scènes de la vie quotidienne s'entremêlent des scènes de combat ou d'attente de l'ennemi.

Des scènes qui nous parlent de l'absurdité des batailles et de la cacophonie des ordres.

Des scènes qui nous disent tout de la peur des hommes et de la tristesse de voir leurs compagnons tomber.

Des scènes inoubliables qui restent longtemps ancrées dans la mémoire et qui nous rappellent ce qu'a subi toute une génération.

"Nous acceptons tout: les relèves sous la pluie, les nuits dans la boue, les jours sans pain, la fatigue surhumaine qui nous fait plus brutes que les bêtes, nous acceptons toutes les souffrances, mais laissez-nous vivre, rien que cela, vivre...Ou seulement le croire jusqu'au bout, espérer toujours, espérer quand même. Maintenant et à l'heure de notre mort, ainsi soit-il..."

Adolescente, j'avais déjà lu ce roman mais je ne me souvenais pas de cette structure si particulière. Quand je l'ai repris pour cette lecture commune avec ma copinaute Céline, je dois avouer que j'ai été quelque peu désarçonnée par ce rythme et cette absence d'"intrigue".

Puis, je me suis attachée à ce groupe de soldats, je me suis fondue dans leur bataillon, j'ai vécu leur quotidien, j'ai prié avec eux sur la colline...et je me suis laissée prendre par le style de Roland Dorgelès, par son humanité et par sa faculté à donner du souffle même aux situations les plus triviales.

Ce qui donne encore plus de force à ce récit, c'est le sentiment de vécu qui se dégage de ces pages. On se rend bien compte que l'auteur a mis beaucoup de lui et de son expérience dans son œuvre.

"Maintenant, on savoure la moindre joie, comme un dessert dont on est privé. Le bonheur est partout: c'est le gourbi où il ne pleut pas, une soupe bien chaude, la litière de paille sale où l'on se couche, l'histoire drôle qu'un copain raconte, une nuit sans corvée...[...] Pareil aux enfants pauvres, qui se construisent des palais avec des bouts de planche, le soldat fait du bonheur avec tout ce qui traîne."

Ce sentiment de vécu amplifie d'ailleurs encore plus l'horreur de certaines séquences. Celle du tunnel creusé...Celle du soldat blessé qui appelle au secours et que tout le monde laisse mourir...Celle du cimetière...

On ressort des Croix de Bois profondément choqués et émus. Avec la conviction de ce "plus jamais".

Et je ne vous dis rien des pages finales qui prennent, au regard de l'histoire, une résonance particulière.

Bref, vous l'aurez compris: je vous recommande vivement cette lecture.

Le Livre de Poche, 288 pages, 5,10 €

Billet dans le cadre d'une lecture commune avec Céline et du Challenge Première Guerre mondiale.

 

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29/05/2014

La Ballade de Lila K. de Blandine Le Callet

La Ballade de Lila K.

de

Blandine Le Callet

 

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"Dans la vie, il y'a toujours un avant, un après, vous avez remarqué? Avec entre les deux, une cassure franche et nette, heureuse ou malheureuse-c'est une question de chance. Elle ne peut pas sourire à tout le monde, évidemment. Je suis sûre que personne n'y échappe."

Pour Lila, la rupture s'est produite quand des hommes l'ont arrachée à sa mère et l'ont emmenée dans un centre pédagogique.

Dans cette société futuriste de 2100 où chaque activité est encadrée, normée, épiée, elle a dû réapprendre les gestes du quotidien, le contact avec les autres...Elle a grandi, a été accompagnée par des tuteurs, est devenue savante...

Mais elle n'a jamais oublié son objectif principal: celui de retrouver sa mère.

Jusqu'au jour où...

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De Blandine Le Callet, je connaissais Une pièce montée, un roman que j'avais découvert à sa sortie et beaucoup apprécié et le premier tome de la bande dessinée Médée. Mais je ne m'étais jamais lancée dans La Ballade de Lila K., malgré les très bons échos que j'en avais eus. Aussi, quand ma copinaute Bianca m'a proposé cette LC, je n'ai pas hésité longtemps avant de me lancer.

J'ai commencé cet ouvrage hier soir et je l'ai achevé cet après-midi. Avec son style toujours aussi percutant, l'auteure m'a happée dans l'univers qu'elle a imaginé.

Dans cette société de 2100, il existe une forte scission entre l'intra-muros et la Zone, divisée en de nombreux districts réputés dangereux.

Dans cette société, chaque acte de la vie humaine est réglementé: le travail, la sexualité, la reproduction....

Dans cette société, des caméras surveillent et enregistrent en permanence tout.

Dans cette société, les livres sont perçus comme extrêmement dangereux. Les manipuler sans gants est réputé mortel et on tâche de les faire disparaître petit à petit pour les remplacer par des fichiers pour grammar books.

Dans cette société, Lila, profondément asociale et marquée par la séparation avec sa mère, tente de trouver sa place. On la suit ainsi de 4 à 21 ans.

Sur son chemin, elle croise plusieurs personnes: M. Kauffmann, Lucienne, Fernand, Justinien...et ce mystérieux "vous", destinataire de sa confession. Même si certaines rencontres vont se révéler plus déterminantes que d'autres, chacune va lui permettre de s'ancrer plus dans la vie et de se rapprocher des autres.

"On passe sa vie à se construire des barrières au-delà desquelles on s'interdit d'aller: derrière, il y'a tous les monstres qu'on s'est créés. On les croit terribles, invincibles, mais ce n'est pas vrai. Dès qu'on trouve le courage de les affronter, ils se révèlent bien plus faibles qu'on les imaginait. Ils perdent consistance, s'évaporent peu à peu. Au point qu'on se demande, pour finir, s'ils existaient vraiment."

Je me suis attachée à cette héroïne atypique, à son parcours hors du commun. J'ai aimé la voir évoluer, s'humaniser au contact de cette galerie de personnages secondaires réussis.

J'ai attendu ses retrouvailles avec sa mère, émue de la force des sentiments qu'elle éprouvait toujours pour elle au bout de quinze ans. J'ai guetté les explications qui justifiaient leur isolement.

Cependant, le destin de Lila n'a pas constitué le seul attrait de ce roman. En effet, je me suis particulièrement intéressée à la vie en 2100. Reprenant des thématiques chères aux œuvres de science-fiction, à l'instar de la surveillance des caméras ou de la dangerosité des livres (l'ombre de George Orwell et de Ray Bradbury n'était jamais loin), Blandine Le Callet a su créer un monde qui fait froid dans le dos.

Surtout qu'il ne paraît pas improbable. Je ne sais pas si cela tient au fait qu'elle utilise des lieux que nous connaissons déjà: Paris, la banlieue, la BNF à Tolbiac ou qu'elle accentue des phénomènes déjà en cours (les livres papier scannés et détruits...).

On sort de ces pages, un peu hagards et la tête pleine de réflexions sur le moyen d'éviter de telles dérives.

On sort également de ces pages profondément émus par cette intrigue qui sait si bien parler d'amour, d'amitié, de pardon, d'espoir, de deuil...et de vie.

"C'est cela sans doute, faire son deuil: accepter que le monde continue, inchangé, alors même qu'un être essentiel à sa marche en a été chassé. Accepter que les lignes restent droites et les couleurs intenses. Accepter l'évidence de sa propre survie."

Bref, vous l'aurez compris: j'ai adoré La Ballade de Lila K. Et je pense que cette lecture va continuer à m'accompagner pendant les prochains jours.

 

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Le Livre de Poche, 2012, 354 pages, 7,10 €

Billet dans le cadre d'une lecture commune avec Bianca et Yuko

Et pour finir, je vous mets en bonus un lien vers Summertime, cette magnifique chanson qui joue un rôle si important dans les souvenirs de Lila.